La pollution numérique désigne toutes les formes de pollution engendrées par le secteur informatique : émissions de gaz à effet de serre, contamination chimique, érosion de la biodiversité, production de déchets électroniques, consommation d’eau. Le gros de cette pollution a lieu au moment de la fabrication du matériel (et non lorsqu’on les utilise). Lutter contre la pollution numérique c’est donc d’abord utiliser moins d’objets informatiques, et les faire durer plus longtemps. En France par exemple, nous possédons environ 800 millions d’équipements, ce qui représente plus de 10 appareils en moyenne par personne.
La pollution engendrée par la fabrication de nos terminaux numériques
Saviez-vous que 60% de l’impact environnemental provient de la fabrication de nos appareils (smartphones, montres connectées, téléviseurs…) ? En effet, dans l’ère numérique, paradoxalement, plus on « dématérialise », plus on utilise de matière et d’énergie. Prenons un ordinateur portable. Il requiert des dizaines de métaux en provenance du monde entier : du tantale congolais, du lithium bolivien, de l’or australien, des terres rares chinoises. L’extraction de ces minerais est très coûteuse pour l’environnement : elle exige beaucoup d’énergie (fossile), d’eau et de ressources. Cette pollution numérique est souvent invisible depuis la France. On parle de “pollution importée”.
Par exemple, saviez-vous que la production d’un téléviseur exige d’extraire 2,5 tonnes de matières premières, et génère 350 kg de CO₂ ? Autrement dit, avant même d’être utilisé, un téléviseur émet autant de CO₂ que si vous alliez à Marrakech en avion. Et plus on complexifie les équipements, plus on alourdit leur impact sur l’environnement. La fabrication d’un écran 4K de 60 pouces pèsera bien plus lourd sur les écosystèmes qu’un téléviseur de 30 pouces. Pourtant devinez quel modèle les constructeurs vous encouragent à acheter ?

Sur son site web, l’entreprise Samsung incite les consommateurs à choisir les modèles les plus polluants
A cette démesure énergétique, s’ajoutent la pollution des écosystèmes et les drames humains liés à l’activité minière. A l’est de la République Démocratique du Congo, on parle des « minerais du sang » (tungstène, étain, tantale, or) car leur commerce illégal finance la guerre civile. En Amazonie brésilienne, les rivières des Waimiri-Atroari sont durablement polluées par l’industrie minière de l’étain et du tantale. Dans la région de Baotou, en Chine, l’extraction des terres rares entraîne d’importants rejets toxiques dans l’air, l’eau et les sols.
Quant à la fin de vie de ces équipements, ce n’est pas plus reluisant. Un rapport de l’ONU (2013) évaluait que 75 % des déchets électroniques échappent aux filières légales de recyclage. Ils sont exportés illégalement en Chine, en Inde ou en Afrique, et terminent leur vie dans des immenses décharges à ciel ouvert, comme celle d’Agbogbloshie, au Ghana. Et pour les déchets qui parviennent jusqu’aux filières de recyclage, leur design empêche de récupérer les matières premières. De nombreux métaux des technologies numériques (gallium, germanium, indium, tantale, terres rares) ne sont presque pas recyclés !
Par exemple en 2022 en Europe, 14,4 millions de tonnes d’équipements électriques et électroniques ont été mises sur le marché, et seulement 5 millions ont été collectées. Et au niveau mondial, en 2024, malgré l’augmentation constante du volume de déchets électroniques, seul un nombre limité de systèmes officiels de gestion de ces déchets était opérationnel. Une des raisons, c’est la part importante qui est mélangée aux déchets ménagers et finit dans des décharges ou est récupérée par des ramasseurs de déchets, des coopératives ou des ferrailleurs.

Décharge électronique au Nigeria. © Kristian Buus / Greenpeace
La pollution engendrée par le fonctionnement du réseau internet
Le réseau internet, lui non plus, n’est pas « immatériel » : il est composé d’une multitude d’équipements informatiques (ordinateurs, câbles, antennes, etc.), qui permettent de stocker et de transférer des données (vidéos, photos, emails, pages web, etc.) vers nos terminaux domestiques. Toutes ces technologies numériques doivent être fabriquées et alimentées, générant un coût écologique important.
Le streaming vidéo représente en 2025 autant de CO2 au niveau mondial qu’un pays comme l’Espagne, en raison du poids des fichiers vidéo. Un film comme Pulp Fiction, proposé par Netflix en très haute définition (4K), pèse ainsi autour de 10 giga-octets, soit 300 000 fois plus qu’un email sans pièce-jointe (30 ko). Selon le think tank The Shift Project, la consommation de streaming vidéo (VoD, pornographie, Youtube, réseaux sociaux, etc.) émettait près de 1% des émissions mondiales de CO₂ en 2019. C’est moins que l’empreinte carbone liée à la fabrication des terminaux. C’est néanmoins très préoccupant en raison de la croissance galopante du trafic vidéo.
L’empreinte carbone du streaming vidéo est gonflée par l’utilisation importante d’énergies fossiles (gaz et charbon) pour alimenter les centres de données. Si de plus en plus d’entreprises s’engagent vers une énergie 100 % renouvelable, certaines (Amazon, Netflix, Pinterest, X) sont encore à la traîne.

Un dirigeable de Greenpeace survole le siège de Facebook pour dénoncer la pollution numérique.
Intelligence Artificielle : nouveaux usages numériques et conséquences…
L’intelligence artificielle (IA) s’est rapidement installée dans notre quotidien : pour rédiger un texte, chercher une information, traduire, créer une image ou simplement répondre à une question. On l’utilise parfois sans même s’en rendre compte parce qu’elle est désormais intégrée discrètement à de nombreux outils, sites ou services. Mais derrière ces usages apparemment immatériels se cachent des infrastructures bien réelles, et particulièrement gourmandes en ressources.
Impacts sur le climat
Chaque requête adressée à une IA générative, comme ChatGPT ou Gemini, nécessite des calculs effectués dans des centres de données, de grands bâtiments remplis de serveurs qui stockent et traitent nos données. Selon le modèle utilisé et la complexité de la demande, une requête peut consommer davantage d’électricité qu’une recherche classique sur un moteur de recherche ; l’écart peut aller d’environ 1,4 fois à 67 fois selon les modèles et les usages.
Mais le problème ne se limite pas à l’électricité consommée à chaque question. Il faut aussi entraîner les modèles à partir d’énormes ensembles de données, fabriquer les millions de serveurs et de puces nécessaires au fonctionnement de ces systèmes, alimenter les centres de données en électricité, puis les refroidir en permanence. Les centres de données consacrés à l’IA peuvent ainsi consommer autant d’énergie que celle d’un million de foyers. Ils exercent également une pression croissante sur les ressources en eau et en matières premières. Un rapport de Greenpeace Allemagne, publié en 2025, alarme sur la demande en électricité, les émissions, la consommation d’eau et les besoins en matières premières liés à l’IA pourrait être 11 fois plus importante en 2030 qu’en 2023 sans intervention des pouvoirs publics. Les centres de données ont ainsi consommé quelque 560 milliards de litres d’eau à l’échelle mondiale en 2023, alors que depuis, les usages des IA ont énormément augmenté. Certaines études estiment que cette consommation pourrait atteindre près de 1 200 milliards de litres par an. De son côté, Microsoft (qui développe l’outil IA Copilot), projette d’utiliser environ 18 milliards de litres d’eau en 2030, ce qui représente une augmentation de 150% par rapport à sa consommation en 2020. Impacts sur les populations et la démocratie
Cette course à l’IA a aussi des conséquences bien au-delà de l’environnement. L’installation de nouveaux centres de données entraîne une forte pression sur les réseaux électriques et les ressources en eau, mais aussi de la pollution sonore et une appropriation importante des terres. Les populations locales doivent ainsi supporter une partie des coûts de cette expansion numérique, tandis que les bénéfices sont principalement captés par les grandes entreprises technologiques. Comme c’est le cas de Nvidia, l’entreprise américaine qui signe des résultats historiques de 216 milliards de dollars en 2025 et confirme sa domination dans la fabrication de processeurs pour l’intelligence artificielle.
Partout dans le monde, la lutte contre les data centers éclate : au Chili, au Brésil, au Mexique, en Malaisie, aux Philippines, au Japon, en Afrique, en France, les populations protègent leur droit à l’accès à l’eau et à l’électricité contre les datas centers.
L’essor de l’IA pose enfin une question démocratique.
Ces technologies concentrent une quantité considérable de pouvoir et de données entre les mains de quelques entreprises. Elles peuvent également être utilisées pour automatiser la surveillance, produire ou amplifier de fausses informations et influencer notre accès à l’information. Des recherches citées par Greenpeace International montrent notamment que des outils d’IA peuvent fournir des réponses inexactes à des questions, avec un risque de désinformation à grande échelle.
Pourtant, au Parlement européen, il y avait fin 2025 plus de lobbyistes des géants du numérique américains que d’eurodéputé·es (890 pour 720). Entre 2024 et 2026, leur budget est passé de 113 à 151 millions d’euros, soit une progression de 33 %, rapporte l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO).Leur objectif ? “Simplifier” les législations européennes en tenant compte de leurs intérêts.
L’IA n’est donc pas un usage numérique anodin. Cela ne signifie pas qu’il faut bannir toute utilisation, mais plutôt apprendre à l’utiliser avec parcimonie et discernement : est-elle réellement nécessaire pour cette tâche ? Une recherche classique, un outil spécialisé ou nos propres compétences peuvent-ils suffire ?
Comment réduire notre pollution numérique ?
Pour agir en faveur d’un Internet plus respectueux de la planète, voici deux propositions d’action qui peuvent faire la différence.
1. Allonger la durée de vie des équipements informatiques
Les fabricants de terminaux informatiques (ordinateurs, tablettes, smartphone, téléviseurs) misent sur l’obsolescence de leurs produits pour nous encourager à en racheter de nouveaux. Les techniques sont connues : fragilité des objets, coût exorbitant des réparations, indisponibilité des pièces détachées, marketing agressif, etc. Voici quelques conseils pour déjouer ces pièges :
- Ne cédez pas aux sirènes de la publicité. Tant que votre appareil fonctionne, pas besoin d’en acheter un nouveau. Peut-être qu’un nouveau smartphone vient de sortir, plus beau, plus puissant, plus “cool”, mais en avez-vous vraiment besoin ?
- Si votre appareil est cassé, essayez de le réparer. Il est peut-être encore sous garantie (même les appareils reconditionnés ont une garantie, renseignez-vous). Autrement, et si la réparation est trop chère, vous pouvez l’apporter à un repair café, où l’on vous accompagnera (gratuitement) pour réparer votre objet.
- Achetez d’occasion et « low-tech » si vous n’avez aucun autre choix que l’achat. Privilégiez les appareils reconditionnés (moins chers et moins polluants), et choisissez des produits dont la consommation énergétique est la plus faible possible .
Des associations comme HOP (Halte à l’Obsolescence Programmée) agissent pour contraindre les entreprises du secteur à faciliter ces bonnes pratiques. N’hésitez pas à suivre leurs actions et à les soutenir.
2. Vidéos : limiter la très haute définition
Les vidéos en très haute définition aggravent la pollution numérique à deux niveaux : elles incitent à faire l’acquisition d’écrans plus grands et plus complexes (donc plus polluants) et demandent plus d’énergie pour être lues (car plus lourdes). Voici quelques conseils pour déjouer cette course au gigantisme :
- Évitez les téléviseurs 4K et 8K. Si votre écran actuel n’est vraiment plus fonctionnel, ou adapté à vos besoins, pourquoi ne pas opter pour un téléviseur standard en reconditionné ? En plus ce sera moins cher 😉
- Adaptez la résolution à votre écran. Si vous regardez un clip sur votre téléphone portable, une résolution de 240p sera sans doute suffisante. Si vous regardez une série sur votre ordinateur portable, 720p devraient faire l’affaire. Il est parfois possible de changer les paramètres par défaut (ex : sur Netflix) pour ne pas avoir à y penser à chaque fois
- Bloquez la lecture automatique sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, comme sur Youtube, il est possible de désactiver la lecture automatique des vidéos. Ces réseaux cherchent à vous faire regarder le plus de vidéos possible, sans votre consentement explicite. Vous pouvez reprendre le pouvoir.
3. Restreindre autant que possible l’utilisation de l’Intelligence Artificielle
- N’utilisez l’IA que lorsqu’elle est nécessaire et justifiée, pas comme une solution automatique, et ne prenez pas ses résultats pour argent comptant : relisez, vérifiez, comparez, consultez les sources et prenez garde aux biais et aux erreurs.
- Désactivez les fonctionnalités IA sur vos moteurs de recherche.
Depuis juillet 2026, les aperçus IA trônent automatiquement au sommet de vos recherches sur google (de très loin le premier moteur de recherche utilisé en France), sans que vous n’ayez rien demandé, captant ainsi les contenus produits par d’autre sites, notamment de presse. Si Voici les options et étapes à suivre pour masquer l’IA sur Google.
- Ajoutez « -ia », « -noia » ou « -ai » (précédé d’un espace) à la fin d’une recherche sur Google. La fonction désactive l’affichage automatique d’un résumé IA.
- Autre solution plus pérenne mais plus complexe via un ordinateur uniquement, créer un raccourci de recherche personnalisé qui force Google à n’afficher que les liens classiques grâce au paramètre de contournement udm=14.
- Rendez-vous dans la section Moteur de recherche des paramètres Chrome.
- Cliquez sur Gérer les moteurs de recherche et la recherche sur les sites.
- Dans la section Recherche sur les sites, cliquez sur Ajouter.
- Remplissez les champs de cette manière :
- Nom : Google Web
- Raccourci : @web
- URL : https://www.google.com/search?q=%s&udm=14
- Enregistrez, puis cliquez sur les trois points situés à côté de ce nouveau choix pour le définir par défaut.
- Vous pouvez également opter pour un navigateur qui n’utilise pas de recherches IA.
Si vous faites déjà tout cela contre la pollution numérique…
Voici quelques idées supplémentaires pour celles et ceux qui veulent aller encore plus loin pour limiter la pollution numérique :
- Refuser les “objets connectés”. Avez-vous vraiment besoin d’un assistant virtuel pour vous aider à éteindre la lumière ou allumer la radio ? D’un réfrigérateur connecté qui vous envoie un email lorsque vous n’avez plus de tofu ? Ces objets, eux-aussi, ont un coût écologique élevé. Ils font aussi peser des risques importants sur votre vie privée.
- Éteindre votre box internet la nuit et durant vos absences. Ces appareils consomment beaucoup d’électricité, même lorsque vous n’êtes pas en train d’utiliser internet. Leur consommation annuelle se situe entre 150 et 300 kWh, soit autant qu’un grand réfrigérateur !
- Lutter contre les écrans vidéos publicitaires qui envahissent nos villes. En 2025, il y avait 300 000 écrans numériques en France. Si 15 000 relèvent strictement de la définition légale de la publicité, les autres sont considérés comme des enseignes… mais peuvent diffuser de la publicité ! Chaque écran génère 350 kg de CO₂ par an. Des collectifs existent déjà à Lyon ou à Paris, n’hésitez pas à les contacter pour qu’ils vous aident à monter votre propre campagne.
Et si vous souhaitez agir au quotidien sur d’autres sujets que la pollution numérique, vous pouvez vous inscrire à la newsletter des Mardis verts. Tous les mardis, on décortique l’empreinte écologique d’un objet du quotidien, et on vous donne des idées pour agir à votre échelle 💪.